
I MUST BELONG SOMEWHERE
vendredi... en silence. il est presque 17 heures, mon portable que je flippe d'un coup de pouce me le dit. le cégep est vide... déjà. quelques échos de pas dans le département, au cinquième étage, des profs qui rentrent chez eux, manteaux d'automne sur les épaules et des piles de travaux dans des portfolios en plastique. le local qui semble pourtant petit le lundi, lorsqu'on dispose nos chevalets en rond autour d'un modèle à peine réveillé qui attends patiemment les instructions, ses paupières collées ensemble comme sa main sur la poignée de son thermos de café, est affreusement immense aujourd'hui. la nature morte est posée sur une feuille blanche au centre. des coupes plus ou moins remplies d'eau réfléchissent, découpent la lumière de fin d'après-midi, le coucher de soleil précoce qui entre par les fenêtres. dehors, la lumière commence à ressembler à l'hiver. trop crue, elle perce les nuages et de temps en temps semble s'agripper aux branches nues des arbres. à côté des coupes, il y a cette bouteille de vin qui n'est ni brune ni verte, c'est le constat auquel on en vient après à quatre heures à tenter de la rendre vivante. son étiquette montre un espèce de don quichotte à la sauce surréaliste, titrant fièrement "le grand bulgare", en lettre d'or et d'argent. un marteau, un petite massue dont le manche est taché de peinture orangée, comme des gouttes de sang, semble vouloir frapper dans tout ce verre pour l'éclater complètement. je soupire en tassant une mèche de cheveux de devant mes yeux, mes doigts sales transfèrent un peu de couleur sur mon front, inévitablement. se rasseoir sur le tabouret, plisser les yeux un peu pour tenter de comprendre, puis abdiquer. il est tard, j'écoute le silence et mon cerveau se barre dans toutes les directions.
dans ma solitude, en étalant des taches de couleur sur la feuille, j'ai pensé à des tas de choses. à ses mots, au fait qu'il faut prendre soin des gens qui ont de l'importance, et je me suis demandé qui étaient ces gens. j'ai pensé au début de l'après-midi et aux expériences que l'on a fait, étendre de la peinture à grands coups de spatule, rechercher une texture, s'exclamer, chacun de son opinion, ajouter de la couleur au plâtre et s'appeler à grand cris pour observer le résultat. en rond autour du bol, à grand coup de rire, ou avec le pinceau ou le crayon dans la bouche, se faisant grignoter nerveusement. nous nous sommes mis d'accord pour dire que tout ne devrait revenir qu'à ça. à l'expérimentation aveugle, les deux mains dans la matière, cherchant l'innovation.
mais maintenant je suis seule, je range tranquillement les pastels chacun dans leurs petites cases en plastique comme si les confiner là les empêchait d'exister. l'efface en pâte molle qui est seulement devenue une boule, collée sur le chevalet, les bouts de papier mouillés tombés par terre, les tabourets sur lesquels mon matériel s'étale dans un joyeux désordre. je détache minutieusement la feuille de la planche sur laquelle elle est brochée, les agrafes tombent par terre, cliquetis métalliques. l'œuvre me fixe, peut-être qu'elle me plaît, elle porte en elle dans chacun de mes traits, toutes mes réflexions, beaucoup de ma fatigue sans doute.
je démonte le chevalet, range tout dans mon sac et éteint doucement la lampe qui éclaire mon sujet. l'ampoule brûlante doit prendre le temps de se calmer un peu. le vide de la pièce est comme un écho alors que je la remets en ordre, alors que je remets ma veste sur mes épaules et mon sac sous mon bras. la lumière de dehors traverse doucement la bouteille de vin et porte des ombres dansantes sur le papier blanc.
j'éteins la longue série de néons et verrouille la porte. le montage m'observe par la fenêtre, abandonné dans le début de pénombre.
je quitte l'atelier et l'écho de mes talons dans les escaliers me poursuit comme cette sensation... de maturité. le portable serré dans ma main vient seulement confirmer mes mots. dans les dédales de briques rouges et de fenêtres où montent vers le ciel la flèche des clochers, de passerelles et de portes lourdes, je ne croise que la réflexion de mon propre visage. j'ai les cheveux dans les yeux, ces cheveux qui tombent longs et libres dans ce visage qui n'a plus l'air aussi blafard. un peu moins de noir sur les yeux, un peu plus de... quelque chose que je ne saurais nommer.
j'ai tellement changée.
je suis si longue à m'y faire mais je pense que, tout va bien.
*bright eyes - i must belong somewhere*
1 commentaire:
J'ai mis du temps à commenter parce que j'ai pas pu profiter pleinement de t'as note jusqu'a ce soir où on me laisse un peu tranquille <3
Cette note est superbe, j'ai l'impression de passer ces moments avec toi tu touches les points sensibles, je t'imagines vraiment... j'espere que je j'imagine les scènes un minimum comme c'est en vrai, j'aimerais bien... en tout cas c'est pleins d'émotions et tu focuse sur des instants qui me touchent,
J'aime cette espece de sereinité de t'as note, c'est apaisant en quelque sorte...
T'as pris en maturité, ça se sens, et le fait que ça est l'air d'aller de mieux en mieux avec tout ça, l'art, c'est vraiment heureux, j'en suis heureuse pour toi, tu mérites de te sentir bien (si c'est possible avec ça xD) avec la création, t'as tellement de choses à exprimer, de sentiments à faire passer et de talent que ah faut foncer! <3
jtayme
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